Romain Gavras : du clip au Monde est à toi


Le clip est-il un film à part entière ? Le film peut-il se transformer en clip ? Ces questions structurent l’édition 2019 de notre festival et, en parlant de film clipesque et de porosité de genres, impossible de ne pas mentionner Romain Gavras, dont le dernier (et deuxième) long-métrage, Le monde est à toi, est sorti sur grand écran en août dernier. ​​​​​​​


Panoramiques estivaux et couleurs acidulées, le film est aussi remarquable pour sa bande-son éclectique et audacieuse : Romain Gavras choisit d’ouvrir sur une magnifique vue de la cité du Pont de Sèvres sur fond de Phénix de Michel Sardou. Clip ou film ? La démarcation est parfois mince et les dialogues alternent avec des plans au ralenti que rythment des morceaux aussi variés que Africa de Toto, Kalash de Booba ou Le cœur grenadine de Laurent Voulzy. Les rêves et les fantasmes des personnages ont des allures de spots MTV et le réalisateur multiplie les clins d’œil à la culture rap (notamment par le biais des personnages de Mohamed et Mohamed qui se figurent déjà en caïds), en naviguant habilement entre bling et violence, sans jamais se départir de son humour.

Quand on lui demande quel clip lui a donné envie de tourner les siens, il cite Window Licker d’Aphex Twin (1999), une œuvre de dix minutes qui mêle dialogues, scènes de danse et rap, qu’il décrit comme «une œuvre d’art». Une référence qui, d’emblée, donne le ton et révèle l’intérêt de ce réalisateur de films, mais aussi de clips et de publicités, pour le mélange des genres. Fils d’un réalisateur et d’une productrice, il commence par tourner des courts-métrages décalés via sa société de production, Kourtrajmé, cofondée en 1994 avec Kim Chapiron (Sheitan, La Crème de la Crème). On y retrouve un jeune Vincent Cassel et les barres d’immeubles qui seront plus tard stylisées dans ses longs-métrages. Bientôt, Romain Gavras s’attaque au clip de rap, toujours via Kourtrajmé, avec Changer le Monde de Rocé (2002) ou Pour ceux de Mafia K’1 Fry (2003), qui s’inscrivent dans la même veine visuelle (fish eye et cités).

© Jamie xx –Gosh (2016), Le Monde est à toi (2018)
L’amour de Romain Gavras pour les plans panoramiques, du clip au film.

«Comme on faisait des formats courts, le clip c’était quelque chose qui venait naturellement», raconte Gavras à Konbini. Sa caméra filme la jeunesse, le politiquement incorrect, l’absurde, les classes sociales défavorisées ; on est pas loin de l’univers de La Haine, et Gavras habite d’ailleurs le même immeuble que Matthieu Kassovitz. Il découvre la pellicule, se fait des contacts, affine son travail. Tout s’accélère avec le clip Stress pour Justice en 2007 : au-delà de la notoriété du groupe, la violence des images fait polémique. Du FN au MRAP, on l’accuse de stigmatiser les banlieues, d’être raciste, d’inciter à la violence, tandis que le clip bat des records de vue. Dans Le Monde, en 2008, Gavras répond : «Je voulais montrer la violence la plus actuelle, nihiliste. On me reproche d’avoir tourné un clip de brutalité gratuite, alors que pour moi, elle n’existe pas : la fureur est aveugle, pas gratuite. Dans les années 1980, j’aurais sans doute mis en scène des punks.» Intéressé par l’exploration de la violence plus que par un quelconque message ? «Nous aimons susciter des réactions fortes. Aujourd’hui, tout est mou autour de nous ou alors réduit à des slogans pseudo-politisés simplets. Tout doit comporter un message moralisateur, même les publicités ! Alors que la société, la vraie vie, elles, ne sont pas morales» répond le réalisateur. «Le cinéma appelle à ça», ajoutera-t-il plus tard.

Après Justice, Romain Gavras continue de s’exporter et travaille avec d’autres grands noms : M.IA et son clip Born Free (2010), The New International Sound Pt. 2 (2015), mais surtout l’indémodable Bad Girls (2011), Jay-Z et Kayne West pour No church in the Wild en 2012 et Jamie XX pour Gosh en 2016. Le faste, l’exubérant mais aussi le politique se mêlent à l’énergie et à la dureté qui continuent de caractériser ses images. Le réalisateur prend de la hauteur : il filme désormais non plus la bande de potes, mais le groupe normé, la caste, la masse, à travers des panoramas vertigineux et virtuoses. Seule, l’individualité se détache de ce paysage monochrome.

Ces problématiques affleurent dans ses longs-métrages. Dans Le Monde est à toi, les personnages se débattent pour avoir l’opportunité d’écrire leur propre histoire à contre-courant. On y croise tous les anti-héros possibles, de François, dealer qui rêve de se lancer dans l’import-export, à Brittany, fillette de gros caïd de la drogue qui subit les frasques de son père en rêvant de s’évader. Romain Gavras décrit ses deux longs métrages comme des «romans d’apprentissage», parle de «quête d’identité» : «Un mec qui commence, c’est un jeune homme et puis il finit homme».

L’uniformité à grande échelle et l’individualité, des thèmes visuels forts.
©​​​​​​​ Gosh, Jamie XX (2016), The New International Sound Part. 2, M.I.A (2015)

«Maintenant, la durée de vie d’un clip c’est : il y a un morceau qui sort, tu sors un clip, ça parle pendant une semaine, c’est le truc du moment et après, ça passe à la trappe». Loin de cette chronologie, Gavras n’hésite pas à tourner un deuxième clip bien après la sortie du premier et du morceau : «Je trouvais ça intéressant de faire un clip plus atemporel, d’un morceau qui était déjà sorti, donc il n’y avait pas d’excitation autour d’un nouveau morceau [à propos de Gosh]» . Les images n’en sont que plus fortes, au point de devenir emblématiques de la chanson. «T’as envie de la regarder avec le clip», commente Oulaya Amamra à propos de Bad Girls«les deux sont indissociables»

Deux personnages qui cherchent à s’évader : Brittany et François dans Le monde est à toi (2018).

Passer du clip au cinéma, une évidence ? La cohérence de l’univers de Romain Gavras, la similitude de certaines images, les thématiques abordées : le réalisateur semble naviguer entre les deux avec fluidité et intelligence. Pourtant, Romain Gavras a pris son temps. Vincent Cassel confie ainsi : «Il est devenu l’un des plus grands réalisateurs de pubs et de clips. Mais pendant des années, quand même, Kim [Chapiron], moi-même et d’ailleurs tous les gens qui l’aiment, on lui disait : ‘Mais fais du cinéma, putain !’». Oulaya Amamra le décrit comme «l’un des metteurs en scène avec qui elle a travaillé qui savait le plus ce qu’il voulait esthétiquement». «Je pense que ça vient du clip», ajoute-t-elle. Avec Le Monde est à toi, Gavras prend ses distances avec le film de gangster : il souhaite «parler de la société sans être dans une espèce de dialectique hyper reloue, de morale» et déplore la lecture systématiquement sociale de la banlieue dans les films, «comme s’il ne pouvait pas y avoir un autre angle, et un angle de cinéma surtout»«Moi, j’aime bien l’idée de créer des images qu’on a pas vues. […] En France, il y a tout un côté où se prendre la tête sur l’aspect visuel de quelque chose, c’était vulgaire, parce que c’était au détriment de l’histoire». Romain Gavras réintroduit le spectaculaire dans le cinéma : «Moi, c’est l’inverse. J’ai envie que ça soit un petit bonbon pour le public.» Un film clipesque alors ? Romain Gavras cultive l’hybridité. Et pourtant, quand on lui demande de présenter son film, qualifié de «punchy» et « clinquant » (Télérama), il parle de «film de genre», de «comédie», de «film émouvant», de «film de gangster avec des éléments twistés», raconte son envie de faire un film sur la pop culture française qui puisse mélanger les influences musicales. Plus qu’une réflexion sur le clip ou sur le cinéma, Le monde est à toi reflète l’influence qu’exercent les deux genres l’un sur l’autre, tout en transcendant leurs limites traditionnelles. Résolument moderne et ambitieuse, l’œuvre de Romain Gavras est un hommage incessant à la culture audiovisuelle internationale et réussit en cela à faire fi des frontières entre petit et grand écran. 

Lena Haque

SOURCES 

– Bande annonce Le monde est à toi : https://www.youtube.com/watch?v=DE2ZiCL62u0

– Interview de Romain Gavras pour Konbini (20/08/18) : https://www.youtube.com/watch?v=w-RxJuD2iJs

– Le Supercut de Romain Gavras pour Konbini (18/05/18) : https://www.youtube.com/watch?v=BQ0mS8BTHvc

– Interview de Romain Gavras pour OCS Story (08/18) : https://www.youtube.com/watch?v=HzVjCvCj3rY

– Portrait de Romain Gavras par Entrées libres en mai 2018 : https://www.youtube.com/watch?v=rocnfelSVxg&t=257s

– Interview pour Cineuropa à l’occasion de Cannes 2018 : https://cineuropa.org/fr/video/354568/